Par Mathieu O. TCHETCHE, Sociologue et Anthropologue, Chercheur en politique sociale et système de santé, Maître de Conférences des Universités/CAMES, Cote d’Ivoire

La santé publique selon l’OMS, est l’art et la science de prévenir les maladies, de prolonger la vie, d’améliorer la santé, la vitalité mentale et physique des individus par le moyen d’une action collective concertée. Ces actions visent à assainir le milieu, lutter contre les maladies, enseigner les règles d’hygiène personnelle, organiser des services médicaux et infirmiers en vue d’un diagnostic précoce et d’un traitement préventif des maladies et mettre en œuvre des mesures sociales propres à assurer pour chaque membre de la collectivité un niveau de vie compatible avec le maintien de la santé. Cette présentation théorique semble contrariée dans la pratique par la problématique de l’implication effective des sciences sociales en santé publique, notamment en Afrique. En effet, quelle place y fait-on aux sciences sociales dans la politique de santé publique ? Sont-elles oubliées ou sont-elles objet d’un déni ?

L’oubli et le déni : qu’est-ce que c’est ?

Selon le Dictionnaire français, l’oubli est le fait d’oublier, de ne pas se rappeler. Il se manifeste par des manquements à la règle. Quant au déni,  c’est le fait de dénier, de refuser d’accorder son dû à quelqu’un. Oublier les sciences sociales revient donc à ne pas se rappeler d’elles dans l’organisation des missions de santé publique au point où elles sont absentes. Le déni des sciences sociales en santé publique reviendrait à leur refuser ce droit qu’ils ont d’interagir avec les acteurs médicaux ordinaires de santé publique pour le bien être de la population.

La situation des sciences sociales dans le champ de la santé publique

Les sciences sociales notamment l’Anthropologie et la Sociologie ont depuis toujours investi le domaine de la santé publique sur la base de leurs méthodes et techniques dans le cadre de la recherche fondamentale.

Du point de vue de la recherche opérationnelle, le constat est que les partenaires techniques et financiers de l’Afrique voient l’implication des sciences sociales dans les initiatives de  santé publique comme un gage d’objectivité et de complétude. En effet, c’est au grand dam des sciences médicales que les appels d’offres de consultance sur les constructions discursives, culturelles et politiques autour des pratiques et comportements sociaux associés aux questions d’environnement et de santé s’adressent aux sciences sociales. Les contributions des sciences sociales portent globalement sur les dimensions éthiques du médicament, les vulnérabilités sociales comparées et les constructions sociales de la recherche médicale dans le cadre notamment de la lutte contre les pandémies (VIH) et épidémies (Ebola).

Nonobstant les initiatives des sciences sociales et contrairement aux reflexes des partenaires techniques et financiers, les acteurs ordinaires des systèmes de santé en Afrique penseraient très peu aux sciences sociales dès le début des initiatives de santé publique. Le fait est que le recours est fait aux sciences sociales quand les politiques et stratégies ne marchent pas ou face à l’évidence de la complexité des tâches.

A titre d’exemple, c’est après l’expansion de la mortalité et la morbidité évitable notamment dans le cas du VIH/SIDA et de la maladie à virus Ebola tout récemment, que les sciences sociales ont été sollicitées. Et quand elles l’ont été, leurs utilisations n’étaient pas conformes aux attentes des sociologues et anthropologues. En effet, ces derniers regrettent une absence d’autonomie d’initiative ; bien évidemment, ils sont confinés dans des cahiers de charge d’agent de mobilisation et de sensibilisation ; et toutes leurs actions sont inscrites dans l’urgence. Si cette vision est juste pour les sciences de la communication (composante des sciences sociales), il n’en est pas de même pour l’anthropologie et la sociologie qui font de l’immersion sociale par les procédés d’étude prospectives et d’évaluation aboutissant à des propositions d’amélioration de la gouvernance sanitaire. Ces remarques ont été mises en évidence lors du Colloque Ebodakar sur les approches ethno-sociales comparées dans la lutte contre l’Epidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest. A cette conférence, les expériences d’interventions socio-anthropologiques sollicitées par les institutions (Ministères, OMS, Médecins sans frontière, etc) ont été relatées et les dysfonctionnements identifiés.

Comment faire pour donner aux sciences sociales leur place en santé publique?

Au regard de la définition faite de la santé publique par l’OMS, la place des sociales en occurrence la Sociologie et l’Anthropologie est indéniable. Il reste à ces sciences, pour contribuer efficacement à la santé publique, de sortir du carcan de la recherche fondamentale pour emprunter la voie de la recherche opérationnelle. Ce deuxième type d’activité cognitive exige du socio-anthropologue de se conformer aux exigences des urgences de santé en réduisant le temps d’observation et d’intervention qui a priori, s’étend en longueur quand il s’agit de la recherche fondamentale. Pour ce faire, bien des initiatives sont prises par des Sociologues et Anthropologues de la santé. En effet, AMADES (Association pour l’anthropologie médicale appliquée au développement sanitaire) à l’instar de plusieurs autres associations reste une tribune très active de production et de diffusion des résultats de recherches opérationnelles de portée socio anthropologique  sur les questions de santé publique.

Il convient ainsi aux sciences médicales de se familiariser avec ces éclairages des sciences sociales, d’en tenir compte et d’associer les socio-anthropologues à l’élaboration des politiques préventives et curatives des épidémies, pandémies et autres pathologies ordinaires. Cela passe par une gouvernance inclusive des luttes préventives et curatives incrustée dans le concept d’approche système. Ainsi, l’implication des sciences sociales permettrait d’assurer le continuum entre différentes pathologies et les logiques des acteurs sous les formes diverses de comportements, attitudes et perceptions des prestataires et bénéficiaires des soins.

En définitive, les sciences sociales et les sciences médicales ne doivent nullement pas s’exclure, bien au contraire, elles doivent interagir pour le bien-être de la population. C’est pourquoi nous suggérons l’intégration d’un profil de socio-anthropologue dans l’organigramme du secteur de la santé notamment dans les coordinations des programmes et au sein des Districts. Aussi, conviendrait-il de développer un curriculum de formation (Master professionnel) ayant pour base initiatique les sciences sociales et devant servir au poste de recherche et d’évaluation des projets de santé publique.

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