Par NKAGHERE MBUEMBUE Kévine Laure, MD, MPH

Mon constat

Depuis près de 5 ans, j’étais médecin chef d’un Centre Médical d’Arrondissement (CMA) au Cameroun. Le CMA est une structure de premier échelon qui dispose d’un médecin. En 2014, j’ai obtenu une bourse pour faire un Master en santé publique, Option Politiques et Management des Systèmes de Santé à l’Institut de Médecine Tropicale d’Anvers-Belgique. J’ai été frappée par le décalage qu’il y a entre les normes de fonctionnement qu’il faudrait pour qu’un système local de santé soit performant et la réalité que j’avais vécue  aussi bien dans l’exercice antérieur de mes fonctions, dans mon district de santé, ma région voire au niveau national.

Mon analyse

J’ai analysé durant ma formation en santé publique la problématique du système d’information sanitaire (SIS). En effet, la faiblesse du SIS est profonde et mérite  une grande attention non plus au niveau d’un individu comme moi mais plutôt à l’échelle nationale voire régionale. En effet, un individu pourrait acquérir la capacité de gérer efficacement les données sanitaires, mais il ne peut tout seul produire un Système national d’information sanitaire de qualité. Au niveau individuel, l’individu va notamment collecter, traiter, analyser les données, prendre des décisions informées, élaborer les rapports et les transmettre à la hiérarchie et enfin faire la retro-information. Au niveau national, il faudrait mettre en place des réformes pour une cohérence des indicateurs à collecter, une validation des outils de collecte, des circuits de transmission des données  et des mécanismes d’accès à l’information sanitaire. De même, au sein d’une organisation tel que le district de santé, il faut que les données sanitaires se transforment en intelligence collective.

Une étude de cas : le SIS de routine au Cameroun

Dans le cadre de mon mémoire, j’ai réalisé une étude de cas qui s’appuie sur une description de la gestion du SIS au niveau national au Cameroun et dans une formation sanitaire de premier échelon. Le cadre qui a sous-tendu l’analyse a été inspiré du processus de production de l’information proposé par Lippeveld (2000). Spécifiquement, j’ai analysé d’une part la collecte, l’analyse, l’interprétation des données, la prise de décision, et la diffusion de l’information, et d’autre part, le cadre institutionnel qui devrait régir le SIS et les différentes ressources à allouer.

Au Cameroun, les instances en charge du renforcement du SIS sont l’Observatoire National de la Santé Publique et la Cellule des Informations Sanitaires. Leur collaboration est entravée par le chevauchement de leurs missions. De plus, les exigences des multiples programmes verticaux ont conduit à une émergence des sous-systèmes d’informations sanitaires et une multiplicité d’outils de collecte des données sur le terrain.

Il y a une faible valorisation des données par les différents acteurs. En outre, les données collectées sont non exhaustives puisqu’elles n’incluent pas les rapports d’activités des structures sanitaires privées.  L’analyse et l’interprétation se limitent surtout aux données du Programme Elargi de Vaccination. La prise de décision est très peu éclairée par l’information contenue dans les données. Elle s’opère généralement sur la base du bon sens et des préférences de l’équipe de gestion, des échanges avec les patients et les partenaires, des plaintes ou suggestions des membres du Comité de Santé, de la routine ou des directives de la hiérarchie. La diffusion de l’information est ascendante de la formation sanitaire vers la hiérarchie, tandis que la retro-information est presque inexistante. Les données collectées sont souvent justes transmises à la hiérarchie à travers les outils mis en place et ne sont pas utilisées localement pour soutenir la prise de décision dans l’objectif d’améliorer la performance, la planification stratégique et le plaidoyer.

Mes propositions de solutions

L’analyse des champs de forces selon Lewin (1951) et la pyramide du renforcement des capacités de Potter et Brough (2004) nous ont permis d’identifier quatre stratégies potentielles. D’abord, il s’agit de développer une culture institutionnelle qui encourage les acteurs à valoriser et à utiliser le SIS de routine. Ensuite, il faut s’appuyer sur ce SIS pour stimuler le partenariat et superviser les formations sanitaires y compris privées de l’aire de santé. Puis, nous proposons de revitaliser la collaboration avec les Collectivités Locales Décentralisées (la Commune) qui détiennent les ressources en matière de développement sanitaire et social au niveau local. La Commune s’appuierait sur les informations sanitaires produites localement pour faire le plaidoyer et rechercher les ressources nécessaires au développement du système local de santé et à l’amélioration de la santé des populations. Ainsi, les données sanitaires ne seraient plus destinées seulement à la hiérarchie mais serviraient d’abord aux acteurs locaux pour orienter ou adapter les interventions de santé.

Il est clair comme l’ont souligné les participants à la Conférence de Dakar sur les 25 ans du district sanitaire en Afrique sub-saharienne que de nombreuses attentes ont été posées sur les équipes cadres de district y compris l’analyse des données sanitaires. Ils ont ajouté que l’écart entre cette vision et la réalité a parfois été énorme, surtout dans des endroits où la stratégie de district a été mise en œuvre de manière trop bureaucratique. Il a été souligné lors de cette conférence que le nouvel environ beaucoup plus complexe dans lequel fonctionnent aujourd’hui les districts de santé nécessite que les gestionnaires de district deviennent plutôt des stewards du système local de santé.

Le thème de l’atelier de Cotonou de décembre 2015 (note conceptuelle de l’atelier) intitulé « Du système d’information sanitaire à l’intelligence collective : recentrer le district sanitaire sur la population grâce aux TICs » vient donc à point nommé. Il permettra de réfléchir comment les données sanitaires produites initialement par les prestataires de soins pourraient devenir des informations connues de tous les acteurs du système local de santé puis utilisées collectivement pour améliorer la santé des populations.

Les défis futurs

En effet, il faudrait changer de paradigme, c’est-à-dire sortir de la perspective classique qui considère que le SIS consiste à mettre en place des outils et des circuits pour que les données sanitaires remontent au niveau central. A quoi servirait ce type de SIS, si c’est tout simplement pour rapporter les taux élevés de morbidité et de mortalité évitables sans que des mesures correctrices soient réellement mises en place ? Le nouveau paradigme est de développer une organisation qui apprend de ses données sanitaires et se responsabilise. Le défi pour y arriver est certes énorme mais la volonté politique pourrait permettre d’y arriver plus facilement. Je suggère qu’un leadership adapté aux différentes situations et acteurs soit appliqué par les responsables, et que ces derniers maintiennent et partagent une vision systémique dans la mise en œuvre des solutions.

En définitive, le SIS est une composante transversale du système de santé qui ne saurait être reléguée au second plan dans le pilotage stratégique des services de santé au niveau opérationnel, si l’on veut obtenir de résultats de santé meilleurs et durables. Les attentes de l’atelier de Cotonou sont importantes car il s’agira de définir des stratégies qui guideront la mise en œuvre du nouveau paradigme.

 

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9 Responses to Edito – Le Système d’information sanitaire de routine : outil négligé du pilotage stratégique au niveau opérationnel

  1. Basile Keugoung dit :

    Chère kevin,
    Merci pour le partage.
    J’étais curieuse de savoir le sujet de ton mémoire! Félicitations pour l’approche choisi pour l’analyse et la construction des recommendations.
    Je trouve que tu as réussi a adapté très bien les résultats de ton mémoire dans l’article.Tu arrives à passer bien le message.
    Mon petit conseil c’est que,même si on a appris pendant le master des outils et des concepts précis,on doit pas oublier que pas tous les lecteurs connaissaient ces outils et concepts;)Et donc,quand on parle des types de cultures organisationnelles ( classique où autres) peut,parfois,aider si on essaye d’ajouter des examples ou des métaphores qui accompagnent telles définitions.Pour éviter perdre ces lecteurs qui ne sont pas sensibilisés au sujet. Ces gens à qui on veut vraiment toucher!
    Mais,au-delà de ce détail,je suis très fière de ton initiative!c’est comme ça qu’on contribue a pusser vers les changements!
    Mille bises,
    Ariadna

    • Nkaghere dit :

      Chère Ariadna,
      merci pour cet intérêt manifesté et pour ta suggestion. Je te rassure que l’attention sera mise pour étayer au mieux les concepts cités.

  2. Basile Keugoung dit :

    Très chère Kévine, contente d’avoir de tes nouvelles et je tiens à te féliciter pour le choix de ce sujet. La gouvernance du système de santé n’est possible que si l’on dispose d’informations sanitaires fiables. Divers instruments de collecte des données sanitaires peuvent être utilisés en vue de satisfaire à des obligations administratives, de réunir des informations pour assurer la gestion financière du système de santé, de soutenir des efforts de recherche, de contribuer à la surveillance épidémiologique, ou de permettre l’orientation optimale de programmes d’interventions spécifiques, mais les objectifs de ces activités en vue d’améliorer la santé de la population sont souvent non précisés et non hiérarchisés.

    Il est donc essentiel de se référer à un cadre global d’identification des besoins d’information et de trouver les moyens d’y répondre. Les exigences d’information peuvent varier significativement selon que l’on se situe au niveau central, régional, de district ou d’établissement de soins de santé. A chaque niveau, les données sont utilisées dans des buts différents. Il y a lieu d’ouvrir une négociation avec tous les acteurs de manière à définir les objectifs du système d’information à mettre en place pour contribuer à une meilleure santé de la population. Ces objectifs devraient être définis en fonction des priorités de santé identifiées au préalable tout en évitant une collecte de données excessive et non coordonnée, donnant lieu à son tour à un usage médiocre de ces données.

    Encore une fois bravo pour ton article et très bonne continuation.

    Cordialement

    _______________________
    Saloua ABOUCHADI
    M.D., M.P.H.
    Phd Candidate
    Ecole Nationale de Santé Publique,
    Rue Lamfadel Cherkaoui, Madinat Al Irfane. BP 6329.
    Rabat, Maroc
    GSM: +212 606 620 454
    e mail: s.abouchadi@yahoo.fr

    • Nkaghere dit :

      Chère Saloua,
      Grand merci pour cet avis, qui montre encore la transversalité du SIS dans le système de santé. En effet l’évaluation préalable des besoins en information (une des composantes de ma 1ere stratégie à savoir une culture qui valorise et utilise l’information sanitaire) à chaque niveau du système est nécessaire à l’appropriation des acteurs et la pérennisation de ce nouveau paradigme.

  3. Basile Keugoung dit :

    Felicitations Kevin pour cet article,
    On a vraiment de gros soucis avec notre systeme d’informations sanitaires. Tes propositions de solutions m’interessent enormenent. Aussi, je voudrai les connaitre un peu plus, car elles n’ont que ete annoncees dans l’article. As tu dans ton memoire identifie des strategies pour leur mise en oeuvre? Si c’est le cas, priere de partager avec moi ledit memoire pour que je m’impregne davantage de tes propositions.
    Merci encore pour le partage et a bientot.

    Valery
    _ _ _ _ _ _ _ _
    Valery N. NZIMA, MD, MPH, PhD (ongoing)
    Fulbright Alumnus
    Public Policy and Administration Specialist (Health Policy & Management)
    Steering and Follow-up Committee for the Health Sector Strategy
    Ministry of Health – Cameroon
    (237) 222 226 078
    (237) 653 087 800
    valerynzima@gmail.com
    Skype Id: valery.nzima

    • Nkaghere dit :

      Cher Valery,
      j ai étayé les différentes stratégies citées dans le mémoire, que je suis honorée de partager avec toi. Je salue tous les efforts de reforme du Système de santé camerounais en particulier du SNIS sur laquelle vous travaillez au niveau central et j’espère que mes propositions retiendront vraiment l’attention des décideurs que vous êtes.

  4. Basile Keugoung dit :

    From: Matar Camara [mailto:drmcamara@gmail.com]
    Sent: donderdag 22 oktober 2015 16:45
    To: ihpnetwork
    Subject: Re: PIS 281 : Système d’information sanitaire et systèmes locaux de santé

    Merci beaucoup de cette réflexion et des solutions proposées. Dans mon pays le système de santé est de plus en plus en déliquescence justement du fait du mauvais fonctionnement du SIS. A chaque fois que des efforts sont faits réviser les outils de collectes, former le personnel , modernisé le traitement et l’analyse, le personnel de santé entre en grève, pas pour arrêter de travailler mais leur arme consiste à ne plus collecter les donnes et donc ne font plus d’analyse pour eux même ni permettre aux échelons supérieurs d’en disposer pour une aide à l’aise de décision. J’ai beaucoup aimé l’expression  » du système d’information sanitaire à l’intelligence collective » et la définition qui en été faite. Le débat qui va suivre sera certaine riche.

    • Nkaghere dit :

      Cher Camara,
      merci pour ce partage. C’est triste de constater que le personnel de santé se mette lui même les bâtons dans les roues, car cette réaction (grève dans le reportage des données) aura des conséquences néfastes sur l’ensemble du système de santé dont ils font partie en tant qu’acteurs. Ne dit-on pas que les faits sont têtus? Les données aussi, car un faible système d’information sanitaire finira toujours par rattraper ses acteurs.
      En revanche, ce personnel ne comprend peut être pas l’intérêt des données car il n’y est pas développé une culture valorisante de ces données; ou alors il n’y est pas ressenti par ce personnel un sentiment d’urgence issu d’un constat de statu quo dans l’atteinte des objectifs de santé; ce qui aboutit à une faible appropriation de l’activité. En outre un repérage des acteurs clés parmi ce personnel en vue de la formation d’une coalition forte qui partage la même vision pourrait être nécessaire pour rapidement inverser la tendance.

  5. Ouassa Sanogo dit :

    Félicitations et merci à Kevine, de mettre encore une fois ce thème sur la table. Ce qu’elle décrit au Cameroun est courant dans la plupart de nos pays, en tout cas au Mali, c’est le cas, notamment la multiplicité des outils de collecte à remplir par les acteurs, qui doivent en même temps s’occuper des activités courantes (dans les centres de première ligne) ce qui fait que parfois beaucoup d’outils sont remplis plus tard après l’activité et la non reconnaissance du travail des acteurs du SIS à des niveau plus élevé. Tout cela contribue à la non qualité de ces données (exhaustivité, véracité, etc). Les TICs pourront aider s’il sont utiliser à bon escient, toutefois je me demande d’où va venir le « déclic » pour mettre le SIS en haut des agendas des partenaires et des ministères tous les niveaux? Car pour moi le défi n’est pas nouveau, les constants ont toujours été faits, mais rien ne bouge….

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