Chers Lecteurs,

Cette semaine, Bruno Meessen nous remonte à 100 ans plus tôt pour nous faire revivre une journée rouge de sang comme il en existe encore aujourd’hui, peut-être avec moins d’ampleur. La reprise des hostilités à Gaza après quelques jours de trêve nous font penser que l’histoire est souvent très vite oubliée, ou qu’elle se répète tout simplement sans que l’on ne tire les leçons.

Nous vous souhaitons une bonne fin de semaine avec trois articles intéressants sur la prévention du cancer en Afrique, la santé maternelle au Maroc et le rôle de la sécurité sociale et du droit à la santé pour des systèmes de centrés sur la personne.

Bonne semaine

Bonne Lecture

Basile Keugoung

 

Editorial – 22 août 1914: jour de sang

Par Bruno Meessen

Il y a cent ans démarrait un des conflits les plus violents de l’histoire de l’humanité. Durant 4 ans, en Europe, au Proche-Orient, en Afrique, en Asie (un peu) et sur les océans, des alliances de pays s’affrontèrent dans une violence nouvelle: celle de la guerre industrielle. La première guerre mondiale avec ses millions de morts marqua l’humanité et très certainement le vingtième siècle – l’histoire d’ailleurs bégaya, deux décennies plus tard, ce conflit se prolongea dans un second conflit mondial.

En Belgique, les commémorations de la première guerre mondiale ont commencé,  notamment avec des cérémonies en présence des chefs d’Etat des pays qui furent jadis belligérants. L’offensive allemande contre la France passa en effet par notre pays, neutre jusqu’alors. La violation de la neutralité de la Belgique fut d’ailleurs le facteur déclenchant de l’engagement du Royaume-Uni dans le conflit. La Belgique fut le terrain des premières batailles, fut occupé pendant toute la durée du conflit et un bout de son territoire et fut le terrain de certaines des offensives les plus meurtrières – très certainement pour les troupes britanniques et du Commonwealth, comme en témoignent les nombreux cimetières dans la région d’Ypres. La Belgique est une terre de cimetières militaires. A 200 mètres de chez moi, se trouve un petit cimetière que je visite de temps à autre, seul ou avec un de mes enfants: y reposent des soldats belges morts en automne 1914, à leur côté, gisent des soldats canadiens morts 30 ans plus tard, jour pour jour, lors de la libération de 1944.

Le temps des souvenirs est celui des cérémonies, mais aussi celui des livres. En Europe, les tables des librairies sont couvertes de livres sur la guerre 14-18.

Une de mes lectures a été un livre intitulé « Le Jour le plus meurtrier de l’histoire de France: 22 août 1914 ». Je ne le savais pas, mais le jour le plus meurtrier pour la France n’était pas un jour de la campagne de la Marne ou dans les tranchées de Verdun, mais ce fut tout au début de la guerre, en Belgique.  Environ 27000 soldats français moururent ce jour-là.

Dans son livre, Jean-Michel Steg essaie de comprendre les causes de ce désastre. L’armée française pensait qu’elle était prête pour le conflit. Mais sa doctrine militaire restait inspirée par les guerres napoléoniennes; ses généraux étaient rigides, dogmatiques et pleins d’égo; son organisation tactique reposait sur des lignes de commandement centralisées et lentes à la décision; les soldats portaient des pantalons rouges criards qui les rendaient visibles de loin, etc. Les généraux français pensaient qu’ils gagneraient les premières batailles – vues comme décisives – en culbutant les soldats allemands grâce à la furia et au courage des soldats français chargeant la baïonnette au canon. Ce jour-là, par vagues successives, les soldats professionnels français et leurs officiers de ligne furent déchiquetés par les mitrailleuses et l’artillerie du Kaiser.

Ce passé nous renvoie au présent, au moins à deux égards.

Je n’ai pas pu m’empêcher de faire un lien entre les analyses produites dans ce livre et notre propre activité. Mal apprécier l’information existante, faire de mauvaises théories sur des hypothèses bancales ou à cause d’une vision étriquée, ne pas disposer des processus informationnels pour corriger ses décisions avec la nouvelle information disponible peut avoir des conséquences effroyables. C’était vrai durant la guerre 14-18, ça le reste aujourd’hui face aux défis auxquels l’humanité est confrontée. Dans quelle mesure nos interventions en santé publique par exemple sont-elles déterminées par nos œillères intellectuelles, des idées datées ou l’aveuglement des décideurs? Savons-nous réagir rapidement quand nos écheveaux théoriques s’avèrent erronés ou au contraire, entêtons-nous pendant des années, comme les généraux allemands, anglais et français (notamment) le firent pendant 4 ans de façon absurde? Récemment, une visite au Rwanda m’a par exemple ouvert les yeux que mon peu d’attention aux agents de santé communautaire était une erreur.

Août 1914 fut aussi un mois de sang pour les populations civiles belges. Le même 22 août 1914, à Tamines, la petite ville où j’ai moi-même grandi, les troupes allemandes massacrèrent 423 civils, la majorité rassemblés comme « otages » et ensuite fusillés.

Après la guerre, l’armée allemande se réfugia dans le déni quant aux crimes de guerre qu’elle avait perpétrés contre les civils belges en 1914. Depuis, les historiens ont noué un fil entre ces massacres, ceux qui les avaient précédés (comme le génocide des Héréros dans l’actuelle Namibie au début du 20e siècle) et les massacres de civils – et celui d’un peuple –  à travers l’Europe au cours de la 2e  guerre mondiale: ce fil est celui d’une culture militaire prussienne qui n’a pas été remise en question. Sans lecture critique de ce qui nous est dit, nous sommes vulnérables au ‘lavage des cerveaux’, à la propagande et aux idéologies les plus mortifères.

Tant du côté français que du côté allemand, le 22 août 1914 nous montre que la guerre n’est pas nourrie que de la défense de nos intérêts, parfois vitaux. La culture, les ‘mindsets’ et les ‘frameworks’ structurent l’action des belligérants et les conduisent à leur perdition, à celle des civils, à la nôtre.

En ce 22 août 2014, il est difficile de ne pas faire un lien avec la souffrance actuelle des populations civiles au Proche-Orient…

 

Maladies chroniques

1. Global Health Promotion – Prévention du cancer en Afrique : revue de littérature

Titre original- Cancer prevention in Africa : a review of the literature

David Busolo et al.;

http://ped.sagepub.com/content/early/2014/08/04/1757975914537094.abstract

Par Basile Keugoung

Le cancer est un problème de santé publique émergent en Afrique. Le cancer était la septième cause de décès en 2004. Si des mesures de contrôle ne sont pas mises en place, l’incidence du cancer en Afrique devrait atteindre 1,28 million de cas par an et tuer près de 970 000 vies par an d’ici 2030. Cet article présente une revue de littérature sur les approches actuelles de prévention du cancer en Afrique et inclue des études de prévention du cancer menées dans des pays africains et publiées dans des bases de données PubMed, Scopus et CINAHL. Les cancers fréquents chez la femme en Afrique sont les cancers du sein et du col utérin, tandis que le cancer de la prostate est le plus courant chez les hommes africains. Les autres cancers fréquents sont celui du foie, le cancer colorectal et le lymphome non-hodgkinien. La mortalité liée à ces cancers est due au retard dans le dépistage et le traitement, le manque de familiarité avec le cancer et sa prévention, le faible accès aux soins y compris les coûts élevés et l’inefficacité des systèmes de santé. Les efforts de prévention du cancer sont déficients parce que les politiques de prévention et de contrôle du cancer sont absentes. D’autres facteurs sont le faible niveau de sensibilisation, des ressources humaines et financières limitées et l’insuffisance des registres du cancer. Dans l’ensemble, les gouvernements font face aux ressources limitées et à d’autres priorités sanitaires. Alors que le cancer ne cesse d’augmenter en Afrique, une recherche rigoureuse interdisciplinaire sur les causes du cancer et leur surveillance en Afrique n’a jamais été effectivement mise en place. Les programmes de prévention du cancer efficients, la coordination des bailleurs, le plaidoyer et l’éducation devraient s’accentuer. L’appel à des approches plus collaboratives dans la recherche et les politiques s’impose d’urgence.

 

Santé maternelle

2. Morbidité maternelle en postpartum à Marrakech: Perceptions des femmes versus diagnostics des médecins

Titre original: Maternal postpartum morbidity in Marrakech: what women feel what doctors diagnose?

Bouchra Assarag, Dominique Dubourg, Abderrahmane Maaroufi, Bruno Dujardin and Vincent De Brouwer

http://www.biomedcentral.com/1471-2393/13/225

Par Bouchra Assarag

L’informations sur la morbidité maternelle en post-partum dans les pays en développement est limitée et souvent fondées sur des informations obtenues auprès des hôpitaux. Par conséquent, les rapports ne reflètent pas habituellement l’ampleur véritable des
complications obstétricales et la gestion insatisfaisante des accouchements. Au Maroc, on en sait peu sur la morbidité  obstétricale en post-partum. L’objectif de cette étude a été de mesurer et d’identifier les causes de morbidité post-partum six semaines après l’accouchement et à comparer la perception des femmes de leur état de santé au cours de cette période aux  diagnostics médicaux.

Nous avons conduit une étude transversale de toutes les femmes, indépendamment du lieu de l’accouchement, dans une zone urbaine de Marrakech, entre Décembre 2010 et Mars 2012 Toutes les femmes ont été examinées cliniquement 6 à 8 semaines après l’accouchement. Nous avons couplé un examen clinique avec un questionnaire et des tests de laboratoire.

Au cours de la consultation post-partum, 44% des femmes ont exprimé au moins une plainte. Les plaintes étaient liées le plus souvent à la santé mentale ; elles ont représenté (10%), suivie par les infections génitales (8%). Seulement 9% des femmes ont eu un traitement pour leurs plaintes avant la visite du post-partum tardif. Les femmes qui étaient âgées d’au moins 30 ans et celles qui ont eu des complications obstétricales pendant l’accouchement ou ont eu un accouchement à domicile ont été les plus susceptibles de déclarer une plainte. Dans l’ensemble, 60% des femmes ont été diagnostiquées par le médecin suite à leurs plaintes, dont la plupart des diagnostics ont été liés à des problèmes gynécologiques (22%), suivie par l’anémie confirmée en laboratoire (19%). Les problèmes liés à la santé mentale ne représentaient que 5% des diagnostics. L’analyse comparative entre les ressentis des femmes et la morbidité diagnostiquée par le médecin a revelé des divergences entre les plaintes que les femmes ont exprimé au cours leur consultation du post-partum et le diagnostic du médecin, surtout concernant les problèmes liés à la santé mentale. Ce constat pourrait être en rapport avec la formation des médecins en générale, qui est axée sur les pathologies physiques plus que la santé mentale des patients. A la fin de l’article les auteurs ont souligné qu’une meilleure écoute et compréhension des plaintes des femmes en post-partum est l’un des éléments essentiels pour assurer une qualité des soins pour les femmes et répondre et à leurs besoins. Sensibiliser et former les cliniciens sur les problèmes liés à la santé mentale est important afin d’améliorer la qualité des soins maternels et néonatals.

 

Recherche

3. HP&P – Solidarité sociale et droit à la santé: Les éléments essentiels pour des systèmes de santé centrés sur la personne

Titre original- Social solidarity and the right to health: essential elements for people-centred health systems

Leslie London et al.; http://heapol.oxfordjournals.org/content/early/2014/08/11/heapol.czu083.full

Par Alma Benzaïd

Le réseau d’apprentissage pour la santé et les droits de l’homme (LN), regroupant différentes sociétés civiles et académiques, mena une étude pour la mise en place une approche équitable et sociale des soins de santé. Analysant les cadres nationaux, régionaux et internationaux, la LN révéla les obstacles à la promotion d’une solidarité sociale fondée sur les droits de l’homme.

Un article intitulé Ombre sur le continent : la santé publique et le Sida en Afrique au 21ème siècle révéla en 2002 l’influence positive des droits de l’homme sur la prévention du Sida, en ce qu’ils offrent un cadre pour la prévention.  Ainsi, il conviendrait de s’appuyer sur l’article 12 du PIDESC qui enjoint aux États parties d’adopter des mesures visant à « l’amélioration hygiénique environnementale et industrielle », ainsi que «  la prévention, le traitement et le contrôle des épidémies et autres maladies » afin de permettre à tous de « profiter de la plus haute protection de santé physique ».

La question de savoir si le droit à la santé doit être appréhendé comme un droit individuel ou collectif  permet de souligner le risque de cooptation entre la santé et les droits de l’homme. En effet, l’industrie du tabac et des armes à feu revendiquent la liberté civile. Par conséquent, considérer le droit à la santé comme un droit individuel pourrait renforcer les relations déloyales et exclure les groupes discriminés de la recherche, comme ce fut le cas en Afrique du Sud et à Madagascar. De plus, les revendications isolées pourraient saper les efforts pour une amélioration globale de la santé de la population. Ainsi, les actions judiciaires menées au Brésil et en Colombie pour l’accès aux médicaments ont amélioré les systèmes d’assurance santé dont seuls les employés ou les plus riches sont titulaires. Néanmoins, ces exemples illustrent également la complémentarité entre les revendications des droits et les actions de la société civile.

Un documentaire de 1998 intitulé Droit et liberté traita de la lutte contre les demandes frauduleuses de subventions de santé en Afrique du Sud qui consista à les abroger arbitrairement, bien que la majorité des bénéficiaires handicapés étaient très pauvres et jouissaient de cette subvention comme leur unique revenu. Une action de groupe en justice, invoquant l’illégalité de ce retrait, condamna le département gouvernemental de la santé à indemniser des milliers de bénéficiaires. Cet exemple révèle la capacité des droits de l’homme à constituer une identité collective, à travers les mouvements sociaux contestant la violation des droits de l’homme, et à impulser la modification du système de santé en Afrique du Sud.

Analysant les relations entre les individus au sein d’une communauté, la LN mit en exergue le traditionnel concept africain d’ « ubuntu » qui désigne tout à la fois la solidarité, l’humanité, le respect mutuel et la dignité fédérant tous les membres de la société. Cette notion révèle qu’une personnalité n’existe qu’à travers sa relation avec d’autres. Par conséquent, la LN entreprit un programme de recherche pour réformer le droit de la santé en insistant sur l’importance sociale de la solidarité. Les conclusions proposent de fonder la réforme sur quatre axes : un principe de « dignité africaine », les concepts de droits et devoirs des peuples issus de la Charte africaine des droits de l’homme, l’esprit de la Constitution intérimaire et de quelques décisions et interprétations des Cours constitutionnelles, ainsi que la dignité, en ce qu’elle harmonise les droits individuels et collectifs en matière de santé.

En cela, le droit à la santé serait efficacement intégré dans les systèmes de santé, à travers une approche pluriculturelle des droits de l’homme.

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