Par Nicolas Kodjoh

Hépato-gastroentérologue, Cotonou, Bénin

Point Focal de l’Initiative Panafricaine de Lutte contre les Hépatites au Bénin (IPLH)

Dans un communiqué daté du 22 mai 2014, l’OMS a approuvé la résolution sur l’hépatite et le mécanisme de coordination pour la lutte contre les maladies non transmissibles (1). Cette annonce importante devrait permettre de renforcer la lutte contre les hépatites qui est significativement en retard par rapport à d’autres maladies, comme le VIH, le paludisme ou encore la tuberculose. Ceci est d’autant plus important pour le continent africain qui reste non seulement le plus touché par les hépatites, mais surtout le moins bien préparé que ce soit pour la prévention ou pour l’accès aux traitements. Nous ne pouvons donc que nous réjouir de cette nouvelle avancée dans la lutte internationale contre les hépatites.

L’autre point à noter dans ce communiqué est que l’OMS estime que 1,4 million de décès sont dus aux hépatites dans le monde chaque année (en augmentation par rapport aux données antérieures 950 000 décès par an). Nous sommes ici devant une hausse significative des estimations de décès qui met de facto les hépatites au même niveau que le nombre de décès du VIH (1,6 million selon ONUSIDA en 2012). En août 2013, l’Initiative Panafricaine de Lutte contre les Hépatites (IPLH) invitait déjà à s’interroger sur les différentes estimations internationales proposées sur les hépatites (2).

Ce chiffre de 1,4 million de décès est maintenant à rapprocher de l’estimation mondiale de l’Institute of Health Metrics and Evaluation (IHME, Etats Unis) qui évaluait en 2010 le nombre de décès dus aux hépatites à 1,44 millions par an (54,4 % pour l’hépatite B ; 34,6% pour l’hépatite C ; 7% pour l’hépatite A ; et 4% pour l’hépatite E). The Economist en 2013 traitait les hépatites comme l’autre ’tueur en série’ à l’instar du VIH (3).

L’IPLH avait d’ailleurs eu à cette occasion l’opportunité de revoir la vraisemblance des estimations de l’IHME pour l’Afrique. Ces chiffres font malheureusement apparaître des estimations particulièrement faibles pour les pays africains (sauf pour l’Egypte) et ne nous paraissent pas traduire la situation réelle à laquelle nous sommes confrontés étant donné le nombre très élevé de porteurs chroniques africains. Nous savons que cela résulte en bonne partie de faibles bases de données épidémiologiques qui induisent ensuite un biais dans les calculs (4).

A titre d’exemple, l’IHME suggérait pour 2010, en ce qui concerne le Bénin, 1 604 décès par an imputables aux hépatites. Ceci, alors même que les estimations donnent pour cette même année 2010 plus de 1 170 000 porteurs chroniques dont 720 000 pour l’hépatite B et 450 000 pour l’hépatite C.

Au Cameroun, une étude menée chez 4650 donneurs de sang à Yaoundé entre Janvier et Juin 2008 avait une trouvé des prévalences de 12,14%  pour l’hépatite B (5).

Nous considérons les chiffres de l’IHME comme étant particulièrement faibles et ne connaissons pas les données utilisées pour arriver à ces résultats. Il est aussi indispensable que les Ministères de la Santé incluent dans l’annuaire national des statistiques sanitaires les données relatives à l’incidence, la morbidité et la mortalité liées aux hépatites, ce qui est loin d’être le cas actuellement dans de nombreux pays.

Si les hépatites sont désormais considérées, du fait des nouvelles estimations de décès, comme étant un fléau de charge proche de celui du VIH à l’échelle internationale, nous estimons toujours qu’une réévaluation correcte des estimations de décès pour les pays africains est nécessaire.

Nous recommandons que l’étude de la prévalence des hépatites soient incluse dans les Enquêtes Démographiques et de Santé qui sont menées dans tous les pays d’Afrique sub-saharienne comme c’est le cas avec le VIH. Ceci permettrait d’avoir des données représentatives à l’échelle nationale.

Cette clarification permettrait aux spécialistes africains des hépatites de mieux apprécier l’ampleur du problème, de faciliter les plaidoyers nationaux et surtout de convaincre les décideurs africains de la nécessité d’agir vigoureusement dans la lutte contre les hépatites.

L’OMS AFRO organise sa 64ème session de son Comité Régional pour l’Afrique en septembre 2014 à Cotonou au Bénin. Les hépatites sont spécifiquement inscrites à l’ordre du jour, preuve de l’importance du sujet en Afrique. Ce sera une opportunité pour faire le point sur les décisions à venir en Afrique, et surtout il faudrait adopter la résolution d’inclure l’étude de la prévalence des hépatites dans les futures Enquêtes Démographiques et de Santé.

(1) Communiqué de l’OMS du 22 mai 2014 :

http://www.who.int/mediacentre/news/releases/2014/WHA-20140522/fr/

(2) Hépatites en Afrique, il est temps d’évaluer correctement la taille de l’Iceberg :

http://hepatitesafrique.org/index.php/l-initiative/actualites/item/195-hépatites-en-afrique-il-est-temps-dévaluer-correctement-la-taille-de-liceberg

(3) Article du The Economist présentant les estimations de l’IHME par pays :

http://www.economist.com/blogs/graphicdetail/2013/07/daily-chart-21

(4) Lecture critique des chiffres de l’IHME sur les pays africains :

http://www.pambazuka.org/fr/category/features/89188

(5) Fouelifack Ymele F, Keugoung B, Fouedjio JH, Kouam N, Mendibi S, Dongtsa Mabou J, (2012) High rates of hepatitis B and C and HIV infections among blood donors in Cameroon: a proposed blood screening algorithm for blood donors in resource-limited settings. Journal of Blood Transfusion;Article ID 458372, http://dx.doi.org/10.1155/2012/458372

 

 

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